Originaire de Saint-Germain-en-Laye, Justine Raphet était l’invitée de 78 tours sur tv78. Artiste pluridisciplinaire, elle construit un univers entre slam, rap, théâtre et performance, avec une même obsession : faire surgir les mots là où ils peuvent le mieux toucher.
Elle ne se range pas facilement dans une case. Et c’est probablement ce qui fait l’intérêt de son parcours. Justine Raphet écrit, joue, met en scène, slame, rappe, performe. À première vue, cela pourrait donner l’image d’une artiste dispersée. En réalité, tout tient par un même fil : l’écriture.
Invitée de 78 tours, l’émission musicale de tv78 (également disponible en podcast) présentée par Marc Isla, l’artiste originaire de Saint-Germain-en-Laye raconte un parcours construit par strates. Il y a d’abord eu le théâtre, puis la mise en scène, puis la musique. Aujourd’hui, les disciplines ne s’opposent plus. Elles s’imbriquent.
« Le cœur de métier, c’est vraiment l’écriture », explique-t-elle. Le support vient après. Une chanson si le texte appelle une production musicale. Une pièce si le sujet réclame le plateau. Une scène de slam si les mots doivent rester au plus près du corps.
Saint-Germain-en-Laye en toile de fond
Quand on lui demande quel lieu des Yvelines l’a marquée, Justine Raphet cite sans hésiter le parc du château de Saint-Germain-en-Laye. Un choix presque évident pour celle qui a grandi dans la ville, mais pas anodin. Le lieu appartient à son décor intime : les promenades, les souvenirs, les retours réguliers.
Elle évoque aussi le RER A, endroit plus inattendu, où elle dit avoir écrit beaucoup de textes. Une image qui colle assez bien à son univers : une écriture en mouvement, entre observation, solitude et tension intérieure.
Le territoire n’est pas seulement un décor. Il a aussi compté dans ses débuts. Elle raconte notamment un tremplin dans les Yvelines, où elle s’attendait à rencontrer des artistes de son âge avant de réaliser qu’elle se retrouvait surtout face à de très jeunes participants. Un moment déstabilisant, mais finalement utile : il lui permet de nouer des liens, notamment avec La CLEF à Saint-Germain-en-Laye, et d’entrer davantage dans le réseau culturel local.
Une écriture nourrie par la poésie et le rythme
Musicalement, Justine Raphet revendique des influences larges. Elle cite Maggot Brain de Funkadelic comme un choc musical, Mephisto Iblis de MC Solaar pour la force poétique du rap, et Fais-moi mal Johnny de Boris Vian et Magali Noël pour sa dimension théâtrale.
Trois références qui disent beaucoup de son rapport à la scène : l’émotion brute, la précision des mots, le goût du jeu.
Dans ses propres morceaux, notamment MAUVAISE+FILLE et Sensible, l’écriture prend une place centrale. Rimes, allitérations, assonances, ruptures de rythme : Justine Raphet travaille la langue comme une matière sonore. Elle dit écrire souvent à partir d’une émotion qui traverse, dans une forme d’urgence, presque d’exutoire.
Le slam est arrivé avant le rap. Mais l’artiste a peu à peu poussé la rythmique, consciente que le slam reste parfois perçu en France comme une forme trop figée ou trop littéraire. Elle le dit simplement : à cappella, elle appelle cela du slam ; en musique, cela devient du rap. Sans chercher à entrer dans une définition stricte.
Ses prochains titres devraient encore déplacer les lignes, avec des influences plus électroniques, jusqu’à la drum and bass et des couleurs plus underground.
Le théâtre pour regarder les violences en face
Le théâtre reste un espace majeur dans son parcours. Avec La Danseuse, pièce qu’elle a écrite et mise en scène, Justine Raphet aborde les violences conjugales et l’emprise dans le couple.
Le sujet est personnel, mais elle a choisi de ne pas jouer dans la pièce. Une distance nécessaire, dit-elle en creux, pour transmettre autrement. Le spectacle met l’accent sur les mécanismes psychologiques, sans réduire la violence conjugale à la seule violence physique. L’enjeu est aussi préventif : permettre à des spectateurs de reconnaître des signes, même lorsque les coups ne sont pas encore là.
La pièce a connu une soixantaine de dates en France, avant d’être jouée dans des centres pénitentiaires. Justine Raphet raconte notamment une représentation devant des hommes détenus pour violences conjugales. Les réactions varient : silence, déni, larmes, questions. Après les représentations, des bords plateau permettent d’ouvrir le dialogue.
Ce travail rejoint une ligne forte de son art : ne pas contourner les sujets difficiles. Les regarder, les mettre en scène, les rendre audibles.
Féminité, genre et place des femmes
Dans Viril(e.s), spectacle dans lequel elle joue, Justine Raphet poursuit cette réflexion autour du genre, de la féminité et de la masculinité. Le spectacle s’appuie sur des témoignages et une matière documentaire pour interroger ce que la société projette sur les corps et les identités.
Dans l’entretien, la discussion s’élargit à la place des femmes en France en 2026. Justine Raphet refuse de parler au nom de toutes, mais pose un constat net : la parole s’est libérée, notamment après MeToo, mais les inégalités, les violences sexistes et sexuelles, les assignations et les difficultés à se sentir légitime restent bien présentes.
Elle évoque aussi le milieu artistique : les rôles, l’âge, les attentes, les limites imposées aux femmes. À 30 ans, elle dit découvrir une nouvelle étape, avec d’autres pressions, d’autres regards, d’autres injonctions.
Son propos n’est pas théorique. Il traverse ses chansons, ses pièces, ses personnages. Dans MAUVAISE+FILLE, lorsqu’elle écrit “je suis ta sœur, je suis ta mère”, elle inscrit son texte dans une parole collective, où l’intime rejoint le politique.
Derrière l’armure, la sensibilité
Justine Raphet assume une image scénique forte, parfois sombre, volontiers combative. Mais elle ne la réduit pas à une posture. Derrière l’armure, dit-elle, il y a aussi une part sensible, plus tendre, qu’elle n’a pas forcément envie de mettre au premier plan.
L’amour aura pourtant sa place dans ses prochains morceaux. Elle évoque notamment un titre intitulé JTD, consacré à l’envie d’aimer. L’artiste parle de l’amour comme d’une nécessité, pas seulement dans le couple, mais aussi dans l’amitié, la famille, les relations qui permettent de tenir.
Cette tension entre force et vulnérabilité traverse tout son travail. Justine Raphet ne cherche pas à lisser ce qui déborde. Au contraire, elle veut en faire une matière artistique.
Un art pour dire ce qui ne se dit pas
À la fin de l’entretien, Marc Isla lui demande ce qu’elle aimerait laisser dans l’art. La réponse tient en quelques idées : parler des tabous, de ce que l’on n’ose pas dire, de l’humain derrière le masque social. Créer du lien à l’endroit de la douleur, du trouble, du non-dit.
Justine Raphet imagine la suite avec d’autres pièces, d’autres albums, davantage de scène, de danse, de poésie, de performance. Toujours avec cette même ligne : un art qui ne cherche pas seulement à divertir, mais à faire vibrer, réfléchir, parfois déranger.
Dans 78 tours, elle apparaît comme une artiste du croisement. Entre le slam et le rap. Entre le théâtre et la musique. Entre l’intime et le collectif. Une artiste qui avance avec les mots, et qui les pousse là où ils peuvent encore ouvrir quelque chose.